Amazon nous envoie un cheval de Troie industriel… On le laisse entrer ?

Le lancement annoncé aujourd’hui par Amazon Web Services de son « cloud souverain européen » marque un tournant majeur dans le paysage numérique. Avec 7,8 milliards d’euros investis en Allemagne, AWS démontre une capacité de frappe qui risque de marginaliser davantage les acteurs européens dans leur propre territoire. Les professionnels du secteur se posent des questions légitimes.

Amazon, pas que du commerce de livres en ligne

A son lancement il y a 30 ans, l’activité principale d’Amazon était la vente à distance de livres. L’entreprise a très vite investi les autres domaines du commerce. Il est le deuxième plus gros employeur aux Etats-Unis et représente 40% des ventes en ligne aux USA (Walmart 7% et eBay 3%). Fun fact : Amazon traite en moyenne 20 commandes par seconde à travers le monde en 2025.

Le secret de son volume, le modèle « Marketplace » : Il est important de noter que 60 % des articles vendus sur Amazon ne sont pas vendus par Amazon lui-même, mais par des vendeurs tiers (PME et marques indépendantes) via sa place de marché.

Cela permet à Amazon de proposer un catalogue quasi infini sans porter tout le risque de stock et prendre une commission (souvent 15 %) sur chaque transaction, augmentant ainsi sa part de valeur captée sur le web sans être le vendeur final.

Nous le savons tous, le chiffre d’affaires c’est bien, mais le résultat c’est mieux. On estime que les résultats, qui seront publiés dans 15 jours, confirmeront un chiffre d’affaires historique de 717 milliards de dollars.

Cloud & Data, la clef du succès

Pour l’année 2025, les services de données et de cloud (regroupés sous la division AWS – Amazon Web Services) représentent environ 18 à 19 % du chiffre d’affaires total d’Amazon.

Bien que cette part puisse paraître minoritaire par rapport à l’activité de vente de détail (e-commerce), elle est le véritable moteur financier de l’entreprise : elle génère plus de 50 % du résultat opérationnel du groupe !

La deuxième activité très rentable est la publicité (appelée Data-driven) qui ne représente que 10% du CA. C’est le segment qui affiche la plus forte rentabilité. En 2025, les revenus publicitaires d’Amazon ont dépassé les 60 milliards de dollars sur l’année.

En fait le e-commerce et les services tiers représentent 71,5% du volume d’affaires mais les marges sont plus faibles.

Les réactions à l’annonce d’Amazon Web Services

Nous n’avons pas encore eu de réaction du groupe lyonnais de datacenters Nexerens, qui depuis son rachat d’IBO, compte dans son giron l’ECOCentre de Ladoux (Lire l’article) et un autre datacenter sous-terrain à Clermont-Ferrand. Il vient de faire l’acquisition, il y a deux mois, de l’entreprise héraultaise HDC34.

En revanche son confrère PHOCEA DC, datacenter marseillais souverain et écoresponsable, soulève des questions aussi dérangeantes qu’importantes : Pourquoi n’est-on pas aussi agiles que les acteurs américains ? et n’est-on pas ici en présence de marketing de la souveraineté ?

Damien Desanti, PDG de Phocea DC : « Laisserions-nous des pays étrangers installer un parc nucléaire en France ? Non. Alors pourquoi leur déléguer l’hébergement de nos données via leurs solutions cloud et datacenters – qui, au même titre que l’énergie, sont stratégiques pour nos entreprises et notre économie ? L’annonce d’AWS révèle un décalage stratégique alarmant entre les discours prônant souveraineté et indépendance européenne et les actes. Les acteurs américains anticipent, investissent massivement et déploient des structures juridiques sophistiquées pendant que l’Europe se contente de vouloir réguler. De plus, la commande publique française et européenne, censée donner l’exemple, reste mauvaise élève en privilégiant trop souvent les solutions américaines.

Et le cadre juridique présenté par AWS lors de son annonce, n’est-il pas une illusion de protection ? AWS promet une infrastructure « totalement indépendante », avec des dirigeants européens et des données stockées uniquement en Europe. Mais sous cette façade de souveraineté, quid du Cloud Act américain, de la propriété intellectuelle des technologies, de la dépendance matérielle et logicielle ? Les commentaires des responsables politiques européens et les premiers retours d’importants acteurs sur notre marché révèlent un enthousiasme préoccupant face à un cheval de Troie industriel. Nous sommes à un stade où il est encore possible de reprendre les rênes de notre souveraineté numérique et industrielle, et la France dispose d’atouts et d’acteurs nationaux capables de proposer des alternatives crédibles. »

L’Europe, le vassal faible des Etats-Unis

Les mondialistes à la tête de l’Europe, avec sa composante la plus influente, j’ai nommé l’Allemagne, bradent, par petits bouts, nos entreprises aux Américains. Depuis 2010, le paysage industriel et technologique européen a été marqué par plusieurs rachats d’envergure par des géants américains. Ces transactions concernent aussi bien des fleurons industriels historiques que des « pépites » technologiques et des leaders de la santé.

Nous avons tous en tête de rachat du pôle énergie d’Alstom, par General Electric, bradé par Emmanuel Macron , alors que le secteur est hautement stratégique. Certains se souviennent de la vente de Latecoère (un sous-traitant essentiel de notre aéronautique) à un fonds américain, comme Souriau, le leader des connecteurs pour l’aéronautique et le militaire, racheté par Eaton.

Skype et les téléphones Nokia rachetés par Microsoft, Shazam racheté par Apple, Autonomy racheté par HP…

DeepMind, Le champion de l’intelligence artificielle a été racheté par Google en 2014 pour environ 500 millions de dollars. C’est aujourd’hui le cœur de l’IA de Google.

Il y a huit mois, nous vous parlions de la tendance à la « déGAFAMisation » (Lire l’article)

Pas sûr que cette tendance dure dans le temps, si nos gouvernements ne posent pas de limites à l’invasion numérique de l’Europe.

 


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Pierre-Edouard Laigo

Directeur et Rédacteur en Chef

Communicant qui aime marier des entreprises de la région


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